Le 25 mars 2026, une résolution, soutenue par plusieurs Etats africains, a été adoptée par l’Assemblée Générale de l’Organisation des Nations Unies (ONU) qualifiant l’esclavage des Africains de « crime contre l’humanité le plus grave ». Cette grande tragédie de l’histoire humaine, déjà qualifiée de crime contre l’humanité par le parlement français à travers la loi Taubira du 21 mai 2001, remet au goût du jour l’ampleur de la traite négrière par l’Atlantique, ses séquelles et un regain d’intérêt pour les communautés concernées et les chercheurs. Cette revendication portée devant l’ONU traduit clairement les enjeux de mémoire et de pouvoir qui s’attachent à la question de l’esclavage transatlantique et de ses héritages. Dans cette construction identitaire en cours dans l’Afrique actuelle, les Africains se considèrent victimes de ces pratiques esclavagistes transatlantiques sur le plan économique et démographique, d’où l’appel à des réparations. Dans une approche pluridisciplinaire, cet ouvrage collectif envisage de questionner, à partir des études empiriques, la nature et le degré de violence dans l’esclavage endogène africain entre le XVe et le XXe siècle.
Argumentaire
Le 25 mars 2026, une résolution, soutenue par plusieurs Etats africains, a été adoptée par l’Assemblée Générale de l’Organisation des Nations Unies (ONU) qualifiant l’esclavage des Africains de « crime contre l’humanité le plus grave ». Cette grande tragédie de l’histoire humaine, déjà qualifiée de crime contre l’humanité par le parlement français à travers la loi Taubira du 21 mai 2001, remet au goût du jour l’ampleur de la traite négrière par l’Atlantique, ses séquelles et un regain d’intérêt pour les communautés concernées et les chercheurs.
Cette revendication portée devant l’ONU traduit clairement les enjeux de mémoire et de pouvoir qui s’attachent à la question de l’esclavage transatlantique et de ses héritages. Dans cette construction identitaire en cours dans l’Afrique actuelle, les Africains se considèrent victimes de ces pratiques esclavagistes transatlantiques sur le plan économique et démographique, d’où l’appel à des réparations. Ils déplorent également l’ampleur de la violence subie par leurs ancêtres dans les plantations aux Amériques. Qu’en est-il de la place de la violence dans l’esclavage interne africain entre le XVe et le XXe siècle et de ses multiples impacts encore visibles dans l’Afrique contemporaine ? Cette question mérite d’être posée dans la mesure où l’esclavage a constitué une structure fondamentale dans l’organisation interne des sociétés africaines.
Des motifs économiques (agriculture, pêche, artisanat, transport, commerce), familiaux et lignagers (démographique, domestique, autorité, moyen d’échange), militaires (milice lignagère, armée de chefferie ou d’Etat), politiques (responsabilités, conseils ; cooptation, usurpation) et spirituels (obligations, sacrifices) ont amené les peuples africains à pratiquer l’esclavage. Cet esclavage endogène s’est amplifié avec l’avènement de la traite des esclaves par l’Atlantique au regard de ses retombées financières. Contrairement à l’esclavage dans les plantations aux Amériques et aux Antilles, cette pratique esclavagiste est considérée comme plus « intégratrice », « douce », « sociale », « humaniste » et « parfaite » par l’historiographie africaine de l’esclavage. Cette lecture occulte la violence fondamentale de l’esclavage à usage interne, moins documentée. De nouvelles grilles de lecture sur l’esclavage endogène dans les sociétés africaines s’avèrent indispensables. C’est l’objectif de cet appel à contributions qui se focalisent sur la question de la violence.
La violence, qu’elle soit symbolique, physique, psychique, économique, etc., « est partie intégrante de la vie en société et de l’expérience humaine » (Didier Fassin, 2025). Les exemples sont légion dans le système esclavagiste interne africain.
Plusieurs témoignages soulignent que les conditions de saisie (prisonniers de guerre ou proies de raids ou de kidnapping) des esclaves sont à l’origine de violences corporelles et psychiques. Les conditions inhumaines du transport maritime de captifs entassés dans les entreponts d’un navire-prison, avec son corollaire de violences physiques et psychologiques, ont été analysées par la recherche historique. Cependant, celles portant sur le déplacement par voies terrestres et fluviales à l’intérieur des terres africaines demeurent moins étudiées.
Le transfert des esclaves du lieu de saisie vers les habitats des nouveaux maîtres ou le littoral a favorisé des souffrances physiques. Durant le voyage, qui se faisait à pied, les esclaves sont enchaînés. Les plus récalcitrants, qui ne respectaient pas les ordres émanant des marchands d’esclaves ou des maîtres ou qui tentaient de fuir, étaient brutalisés. Ce déplacement inhumain a été à l’origine d’un traumatisme psychologique profond engendré par la rupture brutale des liens de parenté et de communauté et la plongée dans des univers inconnus. Dans les esclaveries ou « maisons d’esclaves » de Gorée, de Zamzibar, d’Agbodrafo (Togo), de Bénin, d’Elmina (Ghana), situées sur les routes d’esclaves, le long des rives des lacs, en bordure de mer, etc., les captifs, enchaînés, subissaient des traitements inhumains.
Plusieurs esclaves de sexe féminin étaient exploitées sexuellement par leurs maîtres et parfois brutalisées par les maîtresses de maison (Bellagamba Alice, Greene Sandra E., Klein Martin A. (éd.), 2013). Par stratégie de survie pour faire face à la dure réalité de sa condition servile et éviter d’être revendue, la femme esclave acceptait d’entretenir des rapports sexuels avec son maître ou un membre de sa nouvelle famille. Cette résilience de survie provoquait un traumatisme à vie pour celle-ci. Cette question d’exploitation sexuelle des femmes esclaves et ses conséquences psychologiques restent peu explorées par l’historiographie. La réflexion doit également être menée sur la situation des enfants de parents esclaves qui sont parfois retirés de l’éducation de leurs familles biologiques.
Dans l’exécution de ses tâches dans la production économique locale, les esclaves étaient exposés à de multiples violences. Les conditions de travail dans les mines étaient extrêmes difficiles. De nombreux accidents mortels d’esclaves sont signalés dans les récits de voyage européens sur l’Afrique et par les traditionnistes africains à cause des éboulements dans les puits. Maillon essentiel dans l’animation du commerce à longue distance, les esclaves se déplaçaient à pied et transportaient de lourdes marchandises. Durant le voyage, comme ce fut le cas dans les activités agricoles, certains esclaves étaient fouettés ou perdaient la vie au regard des conditions difficiles de travail.
Des esclaves subissaient des violences ou étaient éliminés pour des besoins rituels. Ils sont sacrifiés pour apaiser les esprits des combattants décédés pendant des campagnes militaires ou servir leurs maîtres dans l’au-delà. Dans les tombes, le corps de ces esclaves sacrifiés servait de support aux cercueils des dignitaires. Dans le monde akan, par exemple, le sang humain était utilisé pour sacraliser les objets symboles de pouvoir (sièges royaux, sabres et les tambours d’Etat, etc.), d’où le besoin constant d’esclaves dans cette société (Allou K. R., 2014, in Saupin G.).
Avec l’avènement de la traite esclavagiste par l’Atlantique, la pratique de l’esclavage dans les sociétés africaines a amplifié les guerres, donc la violence, entre les peuples, royaumes et chefferies, en quête d’hégémonie politique et de pouvoir économique.
Aux XIXe et XXe siècles, certes, en théorie, la traite négrière atlantique était abolie dans les colonies, mais dans la pratique, l’esclavage endogène africain se renforçait et était encouragé par les colonisateurs pour répondre aux exigences extérieures de la première Révolution industrielle, notamment dans l’acquisition de matières premières. Ces esclaves, acquis par achat, par compensations judiciaires, par le biais des guerres classiques entre États impérialistes ou comme produits des jihads soudanais s’enchaînant de fin du XVIIe au XIXe siècle, et même en conséquence de la résistance militaire à la colonisation, sont employés dans la production agricole et de matières premières. Les textes doivent analyser la place de la violence dans les changements de paradigme (traite d’esclaves « légitime » et « illicite » et « richesse en force humaine » et « richesse en capital monétarisé ») en passant de la pression de l’exportation humaine à celle de la production agricole et de matières premières.
Dans une approche pluridisciplinaire, cet ouvrage collectif envisage de questionner, à partir des études empiriques, la nature et le degré de violence dans l’esclavage endogène africain entre le XVe et le XXe siècle. Plus spécifiquement, il souhaite explorer les trois axes thématiques suivants :
Axe 1 : Paradigme classique du transfert de parenté
- Violence de l’arrachement à la famille, au lignage, aux ancêtres, à la communauté.
Une attention sera portée sur l’injonction à l’oubli mémoriel des origines à travers rites et discours et l’étude de la diversité des réactions et expressions des victimes de cet arrachement. Les réflexions doivent se méfier des discours de légitimation produits par les exploiteurs, comme mécanismes culturels d’aliénation.
- Violence dans le processus d’intégration.
Comment devient-on un esclave de confiance ? Quelles sont les critères de sélection des maîtres pour l’insertion et la promotion : âges, origines sociales, niveau d’éducation, degré d’extranéité, mise à l’épreuve… ? Quelles sont les traces de ségrégation ? Peut-on atteindre une expression des victimes, en paroles ou/et en actes ? Comme mesure d’évaluation, les analyses ouvriront une comparaison avec les pratiques exogamiques dans les alliances matrimoniales : différences et rapprochements.
Axe 2 : Place de la violence dans la spécificité de l’esclavage au sein d’un grand continuum de dépendance
Plusieurs formes de dépendance ont jalonné les sociétés africaines. Les réflexions de cet axe doivent questionner la place de la violence dans la spécificité de l’esclavage au sein d’un grand continuum de dépendance comme point ultime d’exploitation humaine dans le rapport dominants-dominés. Quelle est la dimension individuelle : personnelle ou collective ? Quelle est la multiplicité des droits pesant sur les individus et des ayants-droits qui prétendent les exercer ?
Evaluer les conditions des ascensions et les régressions dans cette chaîne de dépendance.
Quelles sont les contraintes environnementales : rapports humains/espaces, crises climatiques, épidémiques, esclavage de survie… ?
Dans cet axe, il est indispensable de replacer l’esclavage africain endogène dans le débat global sur la nature de l’esclavage à travers les notions de marchandisation, de bestialisation, de chosification. S’agit-il d’une négation d’humanité ou d’un écartement à la frontière d’humanité ou d’un maintien de l’identité humaine dans l’exploitation sociale la plus forte ? L’esclavage africain est-il plus protecteur de l’agentivité (agency) servile dans sa logique même et peut-on le vérifier dans les réalités ?
Axe 3 : Place de la violence dans l’évolution des grands facteurs de l’esclavage africain endogène du XVe au XXe siècle.
Les contributions de cet axe peuvent :
- Analyser l’impact des moteurs des transformations de la géopolitique africaine, la recomposition interne des hiérarchies sociales et politiques par intégration au marché du monde atlantique, la fragmentation et l’émergence de nouvelles puissances territoriales (place de la dynamique esclavagiste incluant la violence humaine, fiscale et militaire) ;
- Etudier l’impact du mouvement biséculaire des jihads soudanais (fin XVIIe – XIXe siècle) : nature impérialiste ou défensive des entités politiques ;
- Examiner la place de la violence dans les changements de paradigme en passant de la pression de l’exportation humaine à celle de la production agricole et de matières premières, de la richesse en gens (capital humain) à la richesse en capital matériel et financier (terre, monnaie, crédit) ;
- Réfléchir sur l’évolution de la notion de la propriété des biens de production : d’un usage familial d’une propriété collective et sacrée à la propriété privée de type occidental, afin d’évaluer la poussée de l’endettement et la dépendance aux systèmes bancaires occidentaux ;
- Identifier la place et le modèle de l’esclavage dans les théocraties musulmanes des XVIIIe et XIXe siècles ;
- Analyser la place de la violence dans le mouvement missionnaire chrétien qui prépare et surtout accompagne la colonisation.
Ces pistes ne sont pas exhaustives, nous considérerons avec le plus grand intérêt des réflexions qui s’insèrent dans la thématique globale.
Modalités de soumission
Les propositions de textes (entre 300 et 500 mots) sont à transmettre 2026 conjointement aux deux adresses électroniques suivantes : severinadje@yahoo.fr et guy.saupin@univ-nantes.fr,
avant le 31 décembre.
Les résumés attendus doivent indiquer avec clarté les grands axes de réflexion en dépassant les idées vagues. Nous devons comprendre le contenu réel des réalités, des idées et des hypothèses qui seront examinées.
La notification d’acceptation sera rendue le premier mars 2027.
Les textes acceptés (40.000 signes maximum, espaces compris, bibliographie incluse), avec cartographie de repérage pour les sites géographiques cités, devront être soumis avant le 30 octobre 2027.
La publication des versions définitives des textes est prévue pour 2028.
Coordonnateurs
- Adjé Séverin ANGOUA, Maître de conférences d’histoire moderne et contemporaine de l’Université Félix Houphouët-Boigny et membre associé au Centre de Recherches en Histoire Internationale et Atlantique (CRHIA) de Nantes Université
- Guy SAUPIN, Professeur Emérite d’histoire moderne, CRHIA, Nantes Université
Comité scientifique
- Pr. Aka Kouamé, Université Félix Houphouët-Boigny, Côte d’Ivoire
- Pr. Simon-Pierre Ekanza, Université Félix Houphouët-Boigny, Côte d’Ivoire
- Pr. Guy Saupin, Nantes Université, France
- Pr. Ibrahima Thioub, Université Cheikh Anta Diop, Sénégal
- Pr. Jean-Noël Loucou, Université Félix Houphouët-Boigny, Côte d’Ivoire
- Pr. Kouamé René Allou, Université Félix Houphouët-Boigny, Côte d’Ivoire
- Pr. Myriam Cottias, Centre National de la Recherche Scientifique, France
- Pr. Ousseynou Faye, Université Cheikh Anta Diop de Dakar, Sénégal
- Dr. (MC) Adjé Séverin Angoua, Université Félix Houphouët-Boigny, Côte d’Ivoire
Mots-clés
- esclavage interne, violence, nature, Afrique
Contact
- Adjé Séverin ANGOUA
courriel : severinadje [at] yahoo [dot] fr