Paris/France
Argument
Poser la question de l’exposition du « monde industriel », à travers l’emblème de l’usine, du XVIIIe siècle à nos jours revient tout d’abord à définir le cadre dans lequel un lieu (l’usine mais aussi l’atelier, la fabrique, le lieu du travail et de la production), des femmes et des hommes (ouvriers.ères, ingénieurs.es, entrepreneurs.ses), des machines, des objets manufacturés (dont le design) et des représentations (peinture, arts graphiques, estampe, photographie, vitrail, sculpture, plan, maquette, film) ont fait l’objet d’une mise en visibilité. Tout en étant conscient que toute exposition peut soutenir des images : celle d’une marque façonnée par les industriels, d’un territoire, d’une branche, d’un mécène, d’une figure ou d’une institution. Cette exposition de l’usine par la sphère culturelle, à travers l’accélérateur de visibilité qu’est l’exposition (pérenne ou temporaire) et dans le cadre institutionnel du musée, n’a jamais tenu de l’évidence. Les témoignages de conservateurs et de commissaires d’exposition, même récents, illustrent bien la difficulté de cette monstration restée marginale, hors des lieux spécialisés et du phénomène de l’innovation. Une innovation dont l’histoire de la promotion compte plusieurs manifestations spécifiques et des espaces dédiés, comme les salons. L’innovation et la performance ne sont toutefois pas les seuls biais d’interprétation du monde industriel, car ils ont tendance à effacer des phénomènes plus pérennes comme la copie, l’achat de brevet, la production ordinaire, l’éclatement des modes de fabrication, la coexistence technologique ou la résistance au progrès.
Notre cadre d’interrogation pour cette journée d’études est le « musée » au sens large, c’est-à-dire s’éloignant de son usage courant contemporain (ICOM, 24 août 2022) pour embrasser tous ses accents et situations durant les siècles de la période observée. Spécialisé ou non, éphémère ou pérenne, inséré (dans l’espace industriel par exemple) ou indépendant, transdisciplinaire ou non, le « musée » est entendu ici sur le temps long comme le lieu vitrine d’une volonté de visibiliser l’effort de rationalisation ou de mécanisation du monde, à travers l’icône qu’est l’usine. Cette réflexion intègre donc, par exemple, les musées des Beaux-Arts, les musées d’arts appliqués, les musées des arts décoratifs, les conservatoires et musées des arts et métiers, les musées de société et de civilisation, les musées d’art moderne et contemporain, les FRAC, les centres d’art, les fondations d’art, les usines reconverties en musée, les écomusées, les cités des sciences, de l’industrie et du design, les expositions régionales, internationales et universelles, les musées d’entreprises, les musées des techniques et les salons professionnels. Les musées éclatés, de sites et « hors-les-murs » sont également concernés.
De ce fait, nous nous intéressons à l’exposition de façon élargie en observant les cadres institutionnels, les lieux, les mécènes, les publics, les voix, les réseaux et transferts, les objets, machines et représentations exposés dans leur diversité, les résistances et les mécanismes d’invisibilisation, le tout à l’échelle internationale, dans le but d’esquisser un premier paysage historique de ce phénomène. Loin de figer définitivement le constat d’une sous-représentation de l’usine – et même parfois d’un refus plus global de l’industrie dans le champ culturel –, nous tenterons de réfléchir à sa place et à ses représentations dans la sphère muséale en tenant compte des différentes actions qui environnent l’exposition : prospecter, acquérir, commander, collectionner, documenter, étudier et promouvoir.
Le point commun ici recherché est dans l’image, transmise et perçue, de l’usine dans sa diversité d’installation, de programme et d’équipement. Le terme est donc entendu ici dans son épaisseur historique comme un espace construit (avec édifice ou non) ou organisé en vue d’une production, regroupant homme, force, matériaux et machine. Nous nous intéressons ainsi à toutes les représentations de l’usine – réaliste, globale, partielle, simulée, fantasmée – quelle que soit la nature du processus industriel à l’oeuvre, les définitions applicables aux sites observés (architecture industrielle, bâtiment-machine, zone d’extraction comprenant des bâtiments non pérennes) ou le symbolisme associé à l’image (promotion, revendication, contestation).
Si le phénomène de l’exposition doit nécessairement appartenir à une période allant du XVIIIe siècle à nos jours, l’usine présentée peut quant-à-elle remonter à des périodes plus anciennes tout en trouvant certains échos (concentration de l’espace du travail, usage d’une force motrice, sérialité) dans le moulin, l’officine, la fabrique, la manufacture ou l’atelier. L’ancienneté des sites est en soi un enjeu de la mise en visibilité à l’époque contemporaine ; il suffit de penser par exemple à la « forge catalane » de l’Exposition internationale de Barcelone en 1929-1930, dans le contexte d’affirmation du nationalisme catalan. Les reconstitutions d’usines antiques et médiévales méritent ici d’être interrogées, y compris dans leurs visées pédagogiques, comme c’est le cas pour les moulins de Barbegal au musée départemental Arles Antique.
En questionnant le musée, à la fois filtre et récepteur du monde industriel, incarné par l’usine, nous cherchons à déterminer la place de cet espace dans l’énorme production culturelle et informationnelle (musique, littérature, imprimés, arts de l’image fixe, cinéma) associée à l’industrie. Suivant les travaux de Nathalie Grande et Chantal Pierre sur la littérature, nous cherchons à comprendre dans quelle mesure l’image de l’usine est fabriquée par l’exposition et par le musée. Qu’en disent-ils, cachent-ils, trahissent-ils ? Comment accompagnent-ils les évolutions, les bienfaits et les maux de phénomènes profondément ancrés dans la construction des sociétés depuis le XVIIIe siècle. Quels récits de l’industrialisation et de ses conséquences ont-ils construits ? De quels discours, notamment politiques, sont-ils l’expression ? De quoi l’usine est-elle le symbole ? De quels imaginaires est-elle l’attribut ?
Le but étant de saisir les enjeux d’un phénomène peu théorisé et pourtant soutenu, sur une période qui a déjà connu plusieurs « révolutions industrielles » : mécanisation, extractivisme, naissance et affirmation du mouvement ouvrier, colonisation, américanisation, rationalisation, automatisation, informatisation, intégration des évolutions contemporaines de l’usine au temps de la décarbonation, de l’anthropocène et du « 4.0 », de l’usine verte à l’usine réenchantée. Ceci afin d’établir comment l’image et la perception de l’usine ont évolué dans un champ parallèle à ceux de la patrimonialisation des archives de l’industrie et des sites, notamment grâce aux travaux de l’Inventaire, des Monuments historiques et de l’archéologie industrielle.
Cette journée d’études s’intéresse enfin à la scène que représente le musée, dans son acception plus contemporaine, lorsqu’il s’agit d’évoquer des thématiques allogènes à la pratique artistique : l’usine, l’industrialisation, le monde industriel dans ses lieux et artéfacts.
Nous souhaitons ici mettre en valeur des études de cas permettant de cartographier, d’historiciser et de comparer les lieux où ces thématiques et cet objet « usine » (son contenant et/ou son contenu) se développent depuis le XVIIIe siècle, de préciser les enjeux singuliers et récurrents de ces expositions, d’en saisir les périodes clés où l’exposition résonne avec des évolutions en cours et enfin d’enrichir les connaissances sur ses promoteurs. Si une approche chrono-thématique sera sans doute finalement adoptée pour le programme des deux journées, nous proposons aux intervenants plusieurs axes transversaux de réflexion :
- Histoire institutionnelle : la création mais également l’évolution de certains musées intègrent le monde industriel dans leurs thématiques privilégiées puis dans leur projet culturel et scientifique dont, par exemple, le Victoria and Albert Museum, le musée de l’Histoire allemande à Berlin, l’Union centrale des Arts décoratifs, le Centre de création industrielle, le musée d’Orsay ou l’éventail des musées de société irriguant les territoires. Le but ici n’est pas de revenir sur l’histoire de ces institutions mais de comprendre comment la thématique industrielle et l’objet usine les traversent. Quels sont les moments clés de cette affirmation ou de son refus ? Par quels concept, vocabulaire et idée cette affirmation prend-elle forme ? Quelle vision du « monde moderne » associé offrent-elles ?
- Les promoteurs et leur mobilité professionnelle : la mobilité professionnelle des conservateurs.rices, attachés.ées, chercheurs.ses et commissaires d’exposition nous intéresse particulièrement car nous postulons que ces trajectoires disent beaucoup du développement de la thématique, de son acculturation comme de son rejet. Leurs projets d’exposition peuvent ici être mis en regard avec leur enseignement, leur recherche, leur proximité avec le monde industriel/entrepreneurial ou leur formation. Nous nous intéressons également aux mécènes de la promotion de l’usine, à leur désir de monstration et aux discours qu’ils cherchent à transmettre.
- L’exposition comme projet, temps de recherche et événement : l’exposition comme événement est au centre de la journée d’études, qu’elle fut inaugurée ou restée à l’état de projet. La micro-histoire événementielle permet ici de questionner le contexte, les acteurs, le financement, la mise en oeuvre, la liste d’oeuvre, le discours, la scénographie, le public et la réception, immédiate et différée, de la manifestation muséale.
- Fétiche et mythe : en lien avec l’axe précédent, cet aspect interroge le statut, la valeur, la patrimonialisation et les fantasmes associés aux objets exposés et aux lieux visibilisés : l’objet/l’image devenu icône d’un monde complexe. Nous souhaitons notamment interroger le passage de l’objet manufacturé à « l’oeuvre d’art » grâce au cadre du musée et à sa mise, ou non, en collection. Il s’agira ainsi de questionner le collectionnisme privé et public, le phénomène de l’acquisition et de la documentation de « l’oeuvre » au sein du musée. Quels furent les obstacles ou encouragements administratifs, politiques et culturels à l’acquisition d’images ou d’objets permettant d’exposer l’univers de l’usine ?
- L’usine, un emblème ? : cet axe interroge de façon resserrée la place du bâtiment usine et de ses chaînes opératoires dans les expositions muséales en essayant de saisir la.les manière.s de montrer les sites, les édifices, les installations et les manières de produire. Quels sont les dispositifs mis en place pour rendre la complexité de sites qui évoluent dans le temps ? Comment se construit et s’émancipe l’image iconique, gravée ou dessinée puis photographique, de l’usine ? Comment ces images circulent-elles et croisent-elles des campagnes photographiques et des politiques de l’image plus larges ?
- L’artiste de l’industrie : L’une des caractéristiques de ce champ de production d’expositions est l’émergence d’une figure particulière d’artiste : l’artiste de l’industrie. Cette partie cherche à déterminer quel est le rôle du musée/de la collection dans l’ancrage historiographique de cet artiste de l’entre-deux mondes qui naît avec l’industrie et quel rôle joue le bâtiment usine (vue de l’intérieur ou de l’extérieur) dans le champ de ses représentations. Quels artistes de l’industrie (peintre, photographe, cinéaste, designer) ont déjà été mis sur le devant de la scène et lesquels restent dans leur ombre ? Quelles sont ses caractéristiques ? N’est-il qu’un observateur attentif ou doit-il participer lui-même de l’effort productif pour mériter ce qualificatif ? Quelle place ses productions hors de l’espace industriel ont-elles dans la réception de son oeuvre ? Quel segment occupent-ils dans une histoire de l’art qui se renouvelle fortement depuis le début des années 2000 ? Enfin, l’ingénieur/l’inventeur, promu dans ce même cadre, ne peut-il pas être considéré comme l’autre « artiste de l’industrie » ?
Comité scientifique
Anne-Laure Carré (musée des Arts et Métiers), Olivier Cinqualbre, Julie Corteville (ministère de la Culture, service des musées de France), Élise Dubreuil (musée d’Orsay), Lionel Dufaux (musée d’Orsay), Astrid Fontaine (Universcience), Marie-Laure Griffaton (musée de l’Air et de l’Espace), Yohann Guffroy (université de Genève), Odile Lassère (musée historique de Strasbourg), Ariane Mak (université Paris-Cité, ECHELLES), Pierre Maurer (Ensa Nancy), Christophe Morin (université de Tours, InTRu), Marie Thébaud-Sorger (CNRS, Centre Alexandre Koyré).
Comité d’organisation
Liliane Hilaire-Perez (université Paris-Cité/EHESS, ECHELLES/Centre Koyré), Audrey Jeanroy (université de Tours, InTRu), Nicolas Pierrot (service Patrimoines et Inventaire de la Région Île-de-France)
Informations complémentaires
Les propositions d’interventions (400 mots maximum) sont à envoyer aux membres du comité d’organisation avant le 30 octobre 2026.
Les deux journées consécutives se dérouleront à Paris en mars 2027. Les interventions pourront être en français ou en anglais et une traduction automatique (par IA) est envisagée.
Une aide pour les déplacements et le logement des intervenants.es est possible, mais la visioconférence est envisageable pour les intervenants.es qui le souhaitent.
Une publication est prévue à l’issue de ces journées. Les textes (en français ou en anglais) seront sollicités rapidement.
Pour toutes questions, contactez :
liliane.hilaire-perez@u-pariscite.fr
nicolas.pierrot@iledefrance.fr
audrey.jeanroy@univ-tours.fr