Aubervilliers/France
Cette journée d’étude propose d’explorer les croisements entre anarchismes, autonomies et pensées/pratiques queer, dans un contexte marqué par la montée des autoritarismes, les continuités répressives du libéralisme et les limites des politiques LGBTQ+ assimilationnistes. Elle entend interroger ce que les perspectives queer, féministes, décoloniales, autonomes et anarchistes permettent de penser ensemble : les formes d’organisation collective, les alliances, les résistances à l’État, au capitalisme, au racisme, au patriarcat et à la normalisation sexuelle. Les contributions pourront être empiriques ou théoriques et porter sur les mobilisations queer autonomes, les communs, les espaces militants, l’abolition de l’État ou de la famille, les critiques du travail et de la reproduction sociale, ainsi que les pratiques d’autodétermination corporelle, sexuelle et politique.
Argumentaire
Il y a quelque chose de vraiment étrange dans le fait de vivre à un moment historique où l’angoisse et le désespoir conservateurs autour de l’idée que les queers feront sombrer la civilisation et ses institutions s’adossent à l’angoisse et au désespoir des queers autour de l’échec ou de l’incapacité du queer à faire sombrer la civilisation et ses instituions, et à leur frustration quant au tournant assimilationniste qu’a pris le mouvement dominant LGBTQ+.
M. Nelson, Les Argonautes, Paris, Éditions du sous-sol, 2018 (2015), p. 43.
Nous traversons un moment politique où les institutions libérales, de manière parfois spectaculaire et parfois silencieuse, cèdent sous la pression des poussées autoritaires tout en donnant à voir les logiques répressives qui les habitent depuis toujours. Se révèlent, ainsi, non seulement les ruptures entre régimes politico-économiques libéraux et autoritaires, mais aussi leurs continuités. La politique des minorités sexuelles et de genre n’est pas étrangère à ce contexte où une question se pose, parmi tant d’autres : qu’émerge-t-il de queer, d’anarchiste et d’autonome en deçà et au-delà du fascisme et du libéralisme ?
Cet appel à communications a comme objectif de susciter et de rassembler des réflexions qui interrogent les intersections, les résonances et les dissonances entre la pensée et les mouvements anarchistes ou autonomes et les savoirs et pratiques des minorités sexuelles et de genre. Il s’adresse à tout·e chercheur·euse indépendamment de son statut, à l’intérieur comme à l’extérieur de l’université. Nous proposons ici de fixer quelques repères pour situer les concepts que cet appel mobilise mais nous avons espoir qu’une partie du travail de recherche et de discussion que cette journée suscitera mènera à retravailler ces catégories et à en questionner les contours.
À défaut de pouvoir fournir une définition univoque de ce que le terme « queer » peut recouvrir, nous nous contentons ici d’en retenir l’un des gestes théoriques qui ont marqué son articulation avec les féminismes noires et of color dans les théories queer of color anglophones, mais présent aussi dans nombre de théorisations queer racisées et queer décoloniales francophones. Il s’agit du refus de désarticuler la sexualité d’autres rapports sociaux notamment de race, de classe et du colonialisme résistant ainsi à son blanchiment (Bilge, 2016 ; Ferguson, 2003, 2018 ; Halberstam et al., 2005 ; Lakhani, 2020 ; Lmadani et al., 2012 ; Munoz, 2009). Dans le double sillage des mouvements féministes noirs et des mobilisations queer, la production de savoir qui en a découlé dans les approches queer (of color) a été en mesure de proposer des critiques pointues des effets de normalisation et assimilation à la croisée entre capitalisme, racisme, nationalisme et impérialisme depuis plusieurs décennies, et dont l’homonationalisme n’a été sûrement que la plus célèbre (Bacchetta & Falquet, 2011 ; Bakshi, 2024 ; Cohen, 1997 ; Duggan, 2003 ; El-Tayeb, 2011 ; Puar, 2007 ; Rao, 2020 ; Reddy, 2011). Finalement, contre une lecture réductrice de ce que les théories queer permettent de penser, les courants queer of color mettent à mal l’opposition entre approches matérialistes et poststructuralistes en en opérant une synthèse qui oriente cet appel à communications.
Du terme « anarchisme », nous pouvons d’abord en relever deux acceptions. Une première, nominale, qui décrit des formes d’actions politiques qui ont émergées dans le cadre du socialisme libertaire du 19ème siècle en Europe et de ses développements successifs sur d’autres continents. Ces expériences, ancrées dans les pratiques politiques, ont structuré un corpus théorique codifié autour d’un canon d’auteur·ices se réclamant explicitement de l’anarchisme (Bakunin, 1867/1950 ; Goldman, 1910/2006 ; Kropotkin, 1897/2015 ; Malatesta, 1884/2016 ; Proudhon, 1863/1979). Dans une même acception nominale, nous pouvons également mettre en avant une généalogie alternative et parallèle de la pensée anarchiste qui trouve ses racines dans les mouvements de libération noirs étatsuniens de la seconde moitié du 20ème siècle, et dont la Black radical tradition est une manifestation (Robinson, 1983). Dans cet héritage germent les courants de l’anarchisme Noir, posant l’antiblackness/négrophobie comme cible du projet politique anarchiste (Anderson, 2021 ; Anderson & Samudzi, 2018 ; Bagby-Williams et al., 2022 ; Balagoon, 2019 ; Bey, 2020 ; Black Rose Anarchist Federation, 2016 ; Ervin, 2021 ; Tenorio, 2024). Une seconde acception tend, quant à elle, à nommer des modes d’organisation sociale, politique et économique, qu’ils soient contemporains ou historiques, qui tout en ne revendiquant pas toujours le terme d’anarchisme en incarnent ses principes. Cette seconde conception recouvre alors des recherches, notamment en anthropologie, mettant en avant des sociétés aux formes politiques alternatives à celles imposées par la modernité ou plus fondamentalement par l’invention de l’État (Clastres, 1974 ; Graeber, 2004). Elle permet d’établir plus facilement des liens avec les approches décoloniales en détournant une posture parfois dogmatique et en décentrant les référents blancs et européens du canon libertaire (Bufe & Mbah, 1997 ; Galián, 2020 ; Helliker & Walt, 2020 ; Ramnath, 2011, 2019). Finalement, elle ouvre la possibilité de voir l’anarchisme là où il n’est pas nommé comme tel, tant au niveau micro-social qu’à celui de larges organisations politiques territoriales comme les communautés zapatistes au Chiapas ou certaines des expériences historiques de marronnage, pour ne citer que deux exemples.
Une double valence du même type s’applique à la catégorie de l’autonomie. Elle décrit d’abord un courant non-orthodoxe du marxisme qui voit le jour en Italie dans les années 1970 au sein des luttes ouvrières et étudiantes prônant l’autonomie ouvrière (Turì, 2011). De la rencontre avec les luttes féministe découle dans les mêmes années la campagne internationale “Des salaires pour le travail ménager” (1972) dont les ramifications politiques et théoriques traverseront les décennies (Collectif, 2025 ; Fiorilli, 2023).
Cet héritage se prolonge dans certaines scènes queer et transféministes italiennes contemporaines nourries par les cultures politiques de l’autonomie, de l’autogestion et des centres sociaux (Marcasciano, 2015). C’est le cas, par exemple, à Bologne, des expériences d’Antagonismo Gay et d’Atlantide, puis du Laboratorio Smaschieramenti[1] et du Movimento Identità Trans[2] (Patrick, 2019) ; à Rome du collectif Cagne sciolte[3] ; à Turin, d’AH ! SqueerTo ![4] ; à Naples, de la Laboratoria TransFemminista Terrona[5] ; ou encore, à l’échelle nationale, du réseau SomMovimento nazioAnale[6] et des assemblées féministes Non Una di Meno[7]. Ces expériences ont contribué à articuler les luttes féministes, queer et trans à une critique plus large du travail, de la famille, de l’État, du capitalisme, du racisme et des formes normatives de subjectivation.
Pourtant, l’autonomie peut aujourd’hui également désigner un ensemble large de franges des mouvements sociaux des dernières décennies qui pensent la question de l’autonomie politique en termes d’autonomie de classe ou de lutte et d’autonomie vis-à-vis de l’État et dont les manifestations sont politiquement et géographiquement très variées (Dupuis-Déri, 2019b) et avec des implications directes pour les organisations queer of color (Bacchetta, 2026). Cette variété s’accompagne également de pratiques militantes qui peuvent inclure l’action directe, l’autodéfense, l’assembléisme, le refus des chef·fes, etc. (Dupuis-Déri, 2019a ; Graeber, 2009).
Mais ce sont fondamentalement les théories féministes qui posent le rapport étroit – l’interdépendance même – entre une critique radicale du système d’oppression sexuelle et les approches révolutionnaires communistes et/ou anarchistes. Elles donnent à voir comment le prisme du genre et de la sexualité, en tant que systèmes d’organisation de la société, mène à une « impitoyable critique de tout ce qui existe » dont le communisme/anarchisme sont une partie intégrante (Bottici, 2022 ; Ewanjé-Epée et al., 2017). Cet antagonisme absolu entre féminisme et forces répressives d’État et du capital s’exprime notamment dans les courants féministes de l’abolitionnisme pénal et carcéral (Ricordeau, 2019 ; Ricordeau et al., 2024) qui ont aussi produit des analyses des ordres carcéral et du genre depuis une perspective spécifiquement trans (Stanley & Smith, 2015). En France, comme ailleurs, cela est d’autant plus évident dans les luttes et la pensée afroféministe qui pose centralement la question de l’autonomie politique Noire (Mwasi, 2018 ; Noël, 2022).
Les écrit sur et de l’anarchisme queer/trans se structurent aux États-Unis depuis déjà plusieurs années dans un espace mettant en dialogue les pratiques et théories de l’abolitionnisme, des études trans et des études Noires. Nous pouvons citer la déclaration Anarkata du collectif afrofuturiste Abolitionfuturist[8], l’ouvrage collectif Queering Anarchism (Shannon et al., 2012) ou, plus récemment, le numéro spécial de Transgender Studies Quarterly entitulé « Everything Must Go. Abolition, Antiimperialism, Anarchism » (Lee et al., 2024).
En France, on observe l’existence d’un champ ancien de critiques queer de la normativité gay et lesbienne, qui se déploie sous des formes variées. Dans une perspective queer foucaldienne, on peut notamment citer les travaux de Sam Bourcier (2017, 2018) qui renouvellent la critique queer/trans du capital. Plus récemment, en croisant approches poststructuralistes, (post-)marxiste, autonomes, écologistes et anarchistes, la revue Trou Noir[9] est devenue un important lieu d’élaboration et de réflexion autour d’une pensée queer renouvelée. La revue a également été porteuse de traductions et circulations de la théorie et politique queer internationale pour le lectorat francophone. Dans les luttes, des collectifs comme les Queers Racisé·e·s Autonomes[10], le Front Monstrueux Insérructionnel[11], les Queer & Trans Révolutionnaires[12] ou le Comité de Libération et d’Autonomie Queer[13], à différents moments et avec des modalités diverses, ont porté l’idée d’une consubstantialité entre luttes queer et autonomie, sans en négliger les tensions.
Ainsi, alors que la Revue du MAUSS annonçait en 2023 qu’on assistait à un « moment anarchiste » tant dans les pratiques militantes que dans les savoirs[14] (Chanial & Vibert, 2023, p. 8) et que les études et les mouvements queer prolifèrent en France au moins depuis la fin des années 1990 (ZOO), existet-il un champ de l’anarchisme spécifiquement queer ? Quels seraient ses objets et ses approches ? Cette journée d’étude se veut un début de réponse, ouverte, à ces questions.
Les contributions pourront s’inscrire dans plusieurs disciplines des sciences humaines et sociales (anthropologie, sociologie, histoire, science politique, philosophie, infocom, etc.) et proposer des résultats ou des hypothèses de recherche issues d’enquêtes empiriques ou de réflexions théoriques. L’anarchisme et l’autonomie queer peuvent y figurer en tant qu’objet d’étude et/ou en tant que cadres d’analyse.
Axes
Plusieurs axes d’analyse peuvent se dégager du croisement dont cette journée veut offrir une première reconnaissance :
Sujets politiques, alliances, et mobilisations
Tant dans les mouvements que dans les apports théoriques, l’anarchisme/autonomie queer semble à chaque fois préciser et réactualiser les rapports entre une politique de l’identité et une politique de révolution sociale nécessitant, qui plus est, d’orchestrer des réseaux d’alliances mouvants et jamais donnés d’avance.
- Quel est le sujet politique d’un anarchisme ou d’une autonomie queer ? Quels mouvements sociaux contemporains ou historiques revendiquent ou peuvent être lus par ces prismes ?
- Quelles politiques d’alliance se dessinent depuis ces perspectives ? Avec quelles tensions, quelles frontières, quels échecs ?
- Quels modes d’actions sont privilégiés, avec quels effets et quelles contradictions ?
Commun, communes, espaces et horizons politiques
L’expérience historique de la Commune ou sa forme abstraite ont su incarner à plusieurs moments un puissant réfèrent capable d’éclairer la possibilité d’une société organisée autrement (Bantigny, 2021 ; Deluermoz, 2020 ; Ross, 2015). Pour rendre compte de la variété d’expériences d’antagonisme vis-à-vis des systèmes de privatisation et de propriété, le cadre des communs a donné naissance à un riche champ d’analyse (Bell, 2019 ; Chanial et al., 2023) avec des déclinaisons spécifiquement queers (Millner-Larsen & Butt, 2018 ; Rebucini, 2025). À la fois la commune et les communs posent la question du rapport à l’espace, son occupation, son détournement, son partage, sa défense.
De plus, les horizons politiques queer, anarchistes et Noirs semblent puiser dans un double registre : celui de l’utopisme (Jameson, 2005 ; Jones, 2013 ; Munoz, 2009 ; Parker, 2002) et celui de la négativité ou du pessimisme (Bersani, 2010 ; Edelman, 2004 ; Marriott, 2024 ; Wilderson, 2020), les deux révélant une force destructrice dont les tenants et les aboutissements politiques ne convergent pas toujours.
- Quels horizons politiques nourrissent les anarchismes et autonomies queer ? Lesquels sont contestés ?
- Comment l’abolition ou l’exode de l’État et du capital redéfinissent le rapport à l’espace tant théoriquement que dans les pratiques militantes ?
- Quelles tensions et quelles convergences émergent entre utopisme et négativité ?
- Quels rapports se dessinent aux sentiments d’échec, de désespoir, d’espoir ou de victoire politique ?
- Finalement, pouvons-nous entendre les sujets sexuels minoritaires comme étant le produit de la modernité coloniale et du capitalisme ? (Chitty, 2020 ; Floyd, 2009 ; Foucault, 1994 ; Kidwai et al., 2006 ; Lugones, 2019 ; Thadani, 2016). Si tel est le cas, comment penser la dissolution de ce sujet social et politique à l’aune d’un anarchisme queer ?
Logiques et structures d’État
Le champ ouvert par la critique anti-raciste et anti-impérialiste de l’assimilation queer au sein de la nation, des institutions d’état et des logiques néolibérales autour des notions d’impérialisme sexuel, d’homonationalisme (Massad, 2007 ; Puar, 2007), d’homocapitalisme (Rao, 2020) et d’hégémonie sexuelle (Chitty, 2020) a produit des réflexions riches au cours des deux dernières décennies. La montée du fascisme et de l’autoritarisme semble en partie redessiner les contours de l’inclusion des queers tout en en entérinant certains aspects. Certaines structures administratives et législatives qui avaient vu le jour dans le « moment de la diversité et de l’inclusion » restent aujourd’hui en place dans un contexte plus hostile. Les politiques belligérantes et génocidaires de nombreux États semblent à la fois marginaliser et exceptionnaliser la question sexuelle.
Face à l’absence d’une conception unifiée de l’état du côté des penseur·euses anarchistes et de celui des théoricien·nes queer, trans et féministe, comment penser cet objet ? Est-il plus heuristique de le penser comme une « condensation matérielle d’un rapport de forces entre classes » (Poulantzas, 2013), un « méta-champ » (Bourdieu, 2012), une « totalité imaginaire » (Graeber, 2004), une « relation sociale » (Landauer, 1910) ? Avons-nous vraiment besoin d’une théorie aussi générale ?
De plus, nous invitons à explorer ce que les approches queer et autonomes/anarchistes peuvent éclairer dans le cas d’États postcoloniaux qui, à l’inverse de l’État métropolitain, disposent certes d’outils de domination mais pas d’hégémonie (Guha, 1998) et où les articulations entre état et nationalisme se complexifient (Diouf, 1999).
- Depuis une perspective anarchiste queer, comment rénover nos outils analytiques, y compris l’homonationalisme ? Sommes-nous dans un moment post-homonationaliste ?
- Comment penser l’État du point de vue queer anarchiste ou autonome, ses politiques, ses institutions, ses logiques ? Comment sont-elles combattues ?
- Quelles alliances sont (im)possible avec des agences ou des structures administratives ?
- Quelles voies vers l’abolition de l’État du point de vue queer ?
Capitalisme, travail, production et reproduction
L’anarchisme et l’autonomie queer ne peuvent ignorer les rapports matériels qui structurent les existences minoritaires. Le capitalisme, en tant que système d’exploitation et de contrôle, s’articule étroitement avec les régimes de genre, de race, de sexualité et de validisme pour produire des hiérarchies sociales et des divisions du travail. Les théories queer of color (Bacchetta & Falquet, 2011 ; Ferguson, 2003), les féminismes marxistes autonomes (Federici, 2017 ; Fortunati, 2022) et les approches de l’anarchisme noir (Bey, 2020) ou des féministes abolitionnistes (Ricordeau, 2019 ; Stanley & Smith, 2015) ont montré comment la production capitaliste repose sur l’exploitation différenciée des corps, des désirs et des affects, tout en naturalisant certaines formes de reproduction sociale (travail domestique, care, travail sexuel, etc.) et en marginalisant d’autres. De même, ces analyses soulignent comment le travail de reproduction sociale (par ex. le travail domestique, le travail carcéral, le travail migratoire ou le travail sexuel) est un terrain où se jouent à la fois la reproduction du capital et la résistance à ses logiques. De plus, elles nous invitent à ancrer le fonctionnement du capital dans des chaines globales situant les pays du Sud et du Nord dans des rapports inégalitaires et produisant des configurations locales de sexe, race et classe spécifiques (Arruzza et al., 2019 ; Bacchetta, 2026).
Dans ce contexte, les pratiques queer anarchistes et autonomes de refus du travail (Baroque & Eanelli, 2020) de réappropriation des moyens de production (coopératives, squats, jardins communautaires) ou de subversion des rapports de reproduction (communs de care, familles choisies, réseaux de solidarité) interrogent les fondements mêmes de l’économie politique (Lo Iacono, 2014 ; Busarello, 2016). Comment ces pratiques redéfinissent-elles les frontières entre production et reproduction, entre travail et vie ? Comment articuler une critique du capitalisme qui ne réifie pas les sujets queer, mais les considère comme des acteurs centraux de sa transformation ?
- Comment les théories et les politiques queer anarchistes et autonomes repensent-elles la valeur (au sens marxiste) à l’aune des travaux sur le care, le travail affectif ou le travail sexuel ?
- Quelles formes de résistance matérielle émergent face à l’exploitation capitaliste des corps queer, racialisés et crip (grèves, autogestion, exode, sabotage) ? o Comment les communs queer (logements, santé, éducation) remettent-ils en cause les fondements de la propriété privée mais aussi de l’État-providence ?
- En quoi les expériences historiques (communes, squats, coopératives) ou contemporaines (réseaux de solidarité trans, collectifs de travailleur·euses du sexe) offrent-elles des alternatives concrètes ?
- Comment penser la dissolution du travail (au sens de sa naturalisation capitaliste) sans tomber dans un idéalisme post-travail qui ignorerait les inégalités matérielles ?
La famille (queer) comme champ de bataille
La famille, en tant qu’institution centrale de la reproduction sociale, est un enjeu majeur pour les anarchismes et les autonomies queer. D’un côté, elle est un lieu de normalisation (hétérosexualité obligatoire, division genrée du travail, transmission des privilèges) et un outil de l’État et du capital pour contrôler les corps et les désirs. De l’autre, elle est aussi un espace de résistance : les familles choisies, les réseaux de care informels, les communautés de survie trans ou les collectifs de parents queer bousculent les normes de la parentalité, de la filiation et de la dépendance.
Les travaux classiques de Kath Weston (1991) sur les « families we choose », de Ellen Lewin sur les mères lesbiennes (1993) ou ceux plus récents du collectif Against Equality (Conrad, 2014) ou de Lisa Duggan (2003) sur l’homonormativité ont montré comment les revendications d’inclusion dans la famille bourgeoise (mariage, adoption) peuvent à la fois étendre des droits et renforcer des logiques assimilationnistes. À l’inverse, les pratiques anarchistes de désinstitutionalisation et d’abolition (communes, coparentalités, réseaux de solidarité, insurrections) proposent des alternatives radicales, où la famille n’est plus une donnée naturelle, mais un champ de lutte (Lewis, 2025). Cet axe invite à interroger les imbrications entre abolition de la famille (O’Brien, 2023) et réinvention de formes de vie (collectives et solidaires) (Acquistapace, 2022 ; Rebucini, 2022).
- Comment les mouvements queer anarchistes et autonomes articulent-ils la critique de la famille nucléaire avec la nécessité de soutiens matériels (logement, santé, éducation) ?
- Comment penser la transmission (savoirs, mémoires, ressources) en dehors des cadres hétéronormatifs et capitalistes (Bourcier, 2025 ; Cvetkovich, 2003 ; Hartman, 2008) ?
- Comment les familles choisies et les réseaux de care queer défient-ils les logiques de l’État et du marché ?
- Quelles alliances se tissent entre luttes queer, féministes et anticoloniales autour de la reproduction sociale (ex. : luttes pour l’avortement, contre les violences obstétricales, pour les droits des travailleur·euses domestiques) ?
- Comment les expériences historiques (communes, familles élargies) ou contemporaines (collectifs de parents queer, maisons d’accueil trans) redéfinissent-elles les rapports de dépendance et d’autonomie ?
- En quoi les expériences trans autonomes (accès aux soins, reconnaissance légale, autodétermination) (Bailey, 2013 ; Raia, 2025) recompose-t-elle les débats sur la famille et la filiation ?
- Comment articuler une critique de la famille sans reproduire les rhétoriques réactionnaires et racistes (néo-malthusianisme) ou négliger les besoins concrets de protection et de solidarité ?
Corps, désir, sexualité
Les corps, les désirs et les sexualités sont au cœur des luttes queer, à la fois comme terrains de répression (normes hétéronormatives, racialisation, pathologisation, contrôle étatique) et comme espaces de résistance (autodétermination, pratiques dissidentes, création de communs érotiques).
L’anarchisme et l’autonomie en tant que critiques radicales de l’autorité, et les théories queer, en tant que déconstruction des catégories identitaires, offrent des outils pour repenser les rapports entre corps, pouvoir et liberté.
Cet axe invite à interroger :
- Comment les corps queer, trans, racisés, handicapés sont-ils des sites de lutte contre le capitalisme, l’État et le patriarcat ?
- Quelles pratiques d’autonomie corporelle émergent (DIY hormonothérapie, réduction des risques, auto-défense contre les violences policières) ?
- Comment les désirs peuvent-ils être des forces de transformation sociale, plutôt que des objets de consommation ou de contrôle ?
- Comment articuler une éthique du care avec une politique de la jouissance, sans tomber dans le moralisme ou l’individualisme libéral ?
Modalités d’envoie des propositions
Les propositions de communications sont à envoyer à l’adresse anarchismequeer@proton.me en format PDF avant le 15 septembre 2026.
Elles doivent inclure :
- Titre
- Résumé d’environ 500 mots
- Notice biographique de l’auteur·e ou des auteur·es d’environ 150 mots - 5 mots clé
Comité d’organisation
- Francesco Barilà Ciocca (Université Paris Cité – LCSP/CEDREF)
- Gianfranco Rebucini (CNRS – LAP)
Comité scientifique
- Paola Bacchetta (UC Berkeley – GWS),
- Sandeep Bakshi (Université Paris Cité –ECHELLES),
- Sam Bourcier (Université de Lille),
- Ary Gordien (CNRS – URMIS),
- Gwenola Ricordeau (professeure invitée à l’EHESS de Paris 2025-2026)
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Notes
[1] https://smaschieramenti.noblogs.org/
[2] https://www.facebook.com/mit.italia/
[3] https://cagnesciolte.noblogs.org/
[4] https://ahsqueerto.noblogs.org/
[5] https://www.facebook.com/laboratoriatttnapoli/
[6] https://sommovimentonazioanale.noblogs.org/
[7] https://nonunadimeno.wordpress.com/
[8] https://afanarchists.wordpress.com/2019/10/12/anarkata-a-statement/
[10] https://www.instagram.com/collectif_QRA/
[11] https://friction-magazine.fr/comment-on-a-giletjaune-la-marche-des-fier…;
[12] https://qtresistance.wordpress.com
[13] https://www.facebook.com/claq.collectif/
[14] Nous sommes heureux de remarquer qu’au moment où nous rédigeons cet appel plusieurs événements scientifiques sont annoncés dont : les journées d’études Anarchisme et Éducation en mai 2026, le colloque Anarchismes et écologies : La nature des anarchistes en novembre 2026, ainsi que le colloque Espaces Anarchistes : pratiques, idées, réseaux (1870-aujourd’hui) en janvier 2027.
Lieu
- Auditorium de l'Humathèque - 10, cours des Humanités
Aubervilliers, France (93)
Format de l'événement
- Événement hybride
Date limite
- Mardi, 15 septembre 2026
Appendice
Mots-clés
- anarchisme, autonomie, queer, communs, sexualité, genre
Contact
- Gianfranco Rebucini
courriel : gianfranco [dot] rebucini [at] ehess [dot] fr - Francesco Barilà
courriel : francesco [dot] barila [at] sciencespo [dot] fr